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Le détachement de coupon dans le sillage de la BNS

Le marché obligataire suisse est en proie à l’incertitude. Dans ce contexte, la Banque nationale suisse (BNS) pourrait avoir une impression de déjà-vu car la situation actuelle n’est pas sans rappeler l’introduction du taux des intérêts négatifs fin 2014, alors qu’il s’agissait d’endiguer la revalorisation du franc.

 

Maximilian Seifarth, M.A. HSG
Head Fixed Income, LGT Private Banking                              
Simon Weiss, CFA
Head Fixed Income Strategy, LGT Private Banking                

 

Le moment de mettre en œuvre cet instrument ne semble pas encore venu. Inférieurs aux prévisions de la BNS depuis longtemps, les derniers chiffres de l’inflation affichent des tendances déflationnistes. Cette pression émane non seulement du franc fort et aussi du ralentissement de la demande intérieure.

La baisse des prix des services et des composantes domestiques (hors loyers) est frappante, et il s’agit là d’indicateurs essentiels concernant les tendances d’inflation sous-jacentes. L’inflation importée reste elle aussi négative, principalement en raison de la nouvelle revalorisation du franc suisse. Ces effets se répercuteront sur les prix à la consommation dans les prochains mois, accroissant ainsi le risque de taux d’inflation négatifs et, par conséquent, la probabilité de nouvelles mesures d’assouplissement de la politique monétaire de la BNS.

Un retour des taux d’intérêt négatifs ?

Face aux incertitudes économiques, la déclaration du président de la BNS, Martin Schlegel, selon laquelle les taux d’intérêt négatifs restent un instrument d’intervention possible, prend plus d’importance. Si l’inflation reste en dessous de la marge de fluctuation de 0 à 2% fixée par la BNS, ce scénario est de plus en plus vraisemblable. Par le passé, la BNS a déjà pris des mesures de grande ampleur en pareille situation et mené des interventions sur les marchés des changes.

En parallèle, nous portons un œil attentif au risque croissant de stagflation aux États-Unis. La combinaison d’un ralentissement de la dynamique conjoncturelle et d’un renchérissement persistant pourrait placer la réserve fédérale américaine face à un dilemme en matière de taux d’intérêt. Un déficit fiscal excessif et la volonté d’utiliser le dollar américain comme levier géopolitique pourraient accroître la pression à la hausse pour les taux à long terme et conduire à une nette dépréciation de cette monnaie. Comme lors de la pandémie de COVID-19, cela signifierait pour la Suisse une pression considérable à la hausse sur le franc ou la nécessité pour la BNS de prendre des mesures.

Au vu du ralentissement conjoncturel et de la dynamique inflationniste soutenus par les baisses des taux directeurs de la BCE, nous tablons toujours sur une diminution des taux en Europe. Cette situation se traduirait par une baisse des taux d’intérêt pour l’endettement à court terme, mais aussi par un effet significatif sur l’ensemble de la courbe des taux de la Confédération suisse. Même si nous identifions actuellement un certain découplage des taux suisses par rapport à l’environnement international, nous sommes d’avis qu’une pente positive de la courbe des taux helvétiques se maintiendra sur le marché.

Influences mondiales sur la stratégie de la BNS : un véritable exercice d'équilibre ?

L’une des grandes incertitudes consiste à savoir si le consommateur américain continuera à consommer comme jusqu’à présent. Alors que l’économie américaine affiche de solides chiffres d’affaires pour le commerce de détail, les préoccupations des consommateurs semblent se diviser conformément aux lignes politiques des partis.

Il s’agit d’évaluer la probabilité d’une impulsion fiscale significative. La levée du frein à l’endettement en Allemagne pourrait stimuler la croissance européenne. Par ailleurs, d’autres pays envisagent des mesures visant à atténuer les conséquences négatives du conflit douanier avec les États-Unis. Cette situation pourrait conduire à une pression à la vente sur les obligations d’État, car ces impulsions, tout comme la discipline fiscale, seraient à nouveau dans la ligne de mire des agences de notation et des investisseurs. L’abaissement de la note des États-Unis par Moody’s à la fin mai en est également un exemple, puisque le pays perd ainsi sa dernière note maximale.

Compte tenu des différents niveaux d'endettement des États européens, leurs marges de manœuvre budgétaires varient. Au vu de la sensibilité des marchés des taux d’intérêt et de la débâcle du mini-budget britannique en 2022, qui a conduit à une vente des obligations d’État anglaises, il convient d’agir avec prudence, pour ne pas dire avec des gants de velours.

Par ailleurs, il reste à connaître la réaction des banques centrales face aux craintes de stagflation. Celles-ci pourraient préférer le contrôle de l’inflation à la croissance, ce qui est susceptible d’entrer en conflit avec les priorités politiques et de mettre leur indépendance à l’épreuve.

Implications pour les placements : risques sélectifs de duration

Malgré le profil attractif à moyen terme des obligations à long terme, nous conseillons de faire preuve d’une certaine réserve actuellement face aux risques de duration. La volatilité élevée, conjuguée à des fondements fiscaux fragiles et des incertitudes géopolitiques, requiert impérativement une gestion active des risques. Le potentiel de hausse des obligations en raison d’une baisse des taux demeure, mais reste limité. Simultanément, le risque de perturbations négatives du marché perdure. Dans une telle situation, une simple approche de détachement de coupon (coupon-clipping) ne suffit souvent pas à compenser les possibles pertes. Les investisseurs doivent se montrer flexibles et prêts à adapter leurs stratégies de sorte à réagir aux évolutions mondiales.

Le pragmatisme est de mise

Face à l’environnement de marché actuel, il convient de faire preuve de pragmatisme et de mettre de côté les attitudes dogmatiques. Une stratégie de placement résistante requiert aujourd’hui de l’humilité, de la sérénité et surtout un positionnement défensif qui crée un budget de risque positif. Il s’agit donc de conserver une marge de manœuvre qui permettra de contracter à nouveau des risques lorsque ceux-ci afficheront des prix attractifs. La devise est par conséquent la suivante « Gestion active des risques, collecte de coupons et achat lors des baisses ».

Pour les investisseurs en francs suisses, cela signifie en toute logique qu’en raison des taux d’intérêt négatifs à court terme et de la pente globale de la courbe de ces derniers, les obligations, compte tenu des incertitudes mondiales en termes d’inflation et de la marge de manœuvre limitée de la BNS, ne présentent guère de rapport risque/rendement intéressant.

Bien que cela ne soit pas très flatteur pour notre profession, les investisseurs intéressés devraient aussi envisager bon gré mal gré des actions à forts dividendes à la Bourse suisse.

 

 

Biographies    

Maximilian Seifarth est Head Fixed Income auprès de LGT Private Banking. Il assume la responsabilité des domaines FI, FX et Commodities. Avant cela, il a dirigé chez ING Londres le produit institutionnel FI Emerging Market pour la région DACH.

Simon Weiss, CFA, est chargé, en tant que responsable de la stratégie FICC chez LGT Private Banking, de l’allocation tactique des actifs dans le domaine des titres à revenu fixe. Précédemment, il s’est notamment consacré à l’analyse de valeurs individuelles de placements et d’actions.