Quand Ormuz s’invite dans les portefeuilles
Pendant longtemps, les investisseurs ont pu traiter la géopolitique comme un bruit de fond. Une musique parfois désagréable, mais rarement déterminante. Pour construire ses portefeuilles, il s’agissait d’être à l’écoute des bénéfices, des taux, de l’inflation, des marges, de la productivité et des valorisations. La carte du monde restait au mur, mais on se souciait peu d’y repérer l’Ukraine, Taïwan ou le détroit d’Ormuz. Cette époque est révolue.
![]() | Michel Girardin Visiting Professor of Macro-Finance, University of Geneva Founder and Partner, MacroGuide Ltd |
La géopolitique n’est plus un risque exogène. Elle est redevenue une variable centrale de la gestion d’actifs. Elle ne provoque plus seulement quelques séances de volatilité avant de disparaître du radar. Elle redessine les chaînes d’approvisionnement, les routes de l’énergie, les budgets publics, les politiques des banques centrales, les priorités industrielles, les flux de capitaux et les secteurs gagnants. L’investisseur qui l’ignore ressemble désormais à un conducteur qui suit son GPS sans remarquer que la route est barrée, le pont coupé et le pompiste en grève.
Les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, la rivalité sino-américaine, la fragmentation du commerce mondial, la militarisation de l’énergie et la vulnérabilité des détroits montrent que les marchés ne peuvent plus être analysés uniquement à travers le prisme macro-financier traditionnel. Le monde ne se mondialise plus de manière fluide. Il se régionalise, se fragmente, se sécurise. Les entreprises ne cherchent plus seulement à produire au moindre coût. Elles doivent aussi se demander où produire, avec qui, sous quelle protection politique, avec quelles dépendances critiques et face à quels risques de rupture.
Cette mutation a un coût. Des chaînes de valeur plus sûres sont souvent plus onéreuses. Les stocks stratégiques immobilisent du capital. La duplication des sites de production pèse sur les marges. La sécurité énergétique, technologique ou militaire est indispensable, mais elle n’est jamais gratuite. La prime de risque géopolitique n’est donc pas un accident temporaire. Elle devient un élément structurel du coût du capital.
La conséquence la plus visible est l’émergence d’un supercycle d’investissement dans la défense, la technologie et les infrastructures critiques. La guerre en Ukraine a rappelé à l’Europe le prix de plusieurs décennies de sous-investissement militaire. La chute du mur de Berlin avait entraîné celle des dépenses militaires de l’Europe. Cet oreiller de paresse se paye aujourd’hui au prix fort.
Réarmement européen, défense aérienne, drones, missiles, cybersécurité, intelligence artificielle militaire, surveillance, communications sécurisées, infrastructures énergétiques, réseaux de transport, reconstruction de l’Ukraine: il ne s’agit pas d’une mode sectorielle, mais d’un changement de régime. Les dépenses publiques et privées vont durablement se réorienter vers la sécurité, la souveraineté et la robustesse. Les portefeuilles du futur devront intégrer cette nouvelle réalité.
L’énergie et les routes commerciales deviennent, elles aussi, des actifs stratégiques. Le détroit d’Ormuz, les pipelines, les ports, les câbles sous-marins ou les corridors ferroviaires ne sont plus des détails logistiques. Une entreprise exposée à une zone instable, dépendante d’un fournisseur unique ou prisonnière d’un corridor vulnérable ne mérite plus nécessairement le même multiple des bénéfices qu’hier. À l’inverse, les entreprises qui sécurisent, diversifient ou reconstruisent ces flux peuvent devenir les bénéficiaires du nouvel ordre mondial.
Cette nouvelle donne complique aussi la tâche des banques centrales. Pendant vingt ans, elles ont surtout piloté la demande, l’inflation et les anticipations. Elles doivent désormais composer avec des chocs d’offre d’origine géopolitique: énergie, sanctions, droits de douane, relocalisations, dépenses militaires. Une banque centrale peut relever ses taux. Elle ne peut pas ouvrir un détroit, signer un cessez-le-feu ou produire des semi-conducteurs à la place de Taïwan. La Fed, la BCE ou la BNS resteront donc centrales pour les marchés, mais leur pouvoir se heurte davantage à une réalité politique qu’elles ne contrôlent pas.
Les grandes ruptures géopolitiques ne sont pas seulement des menaces. Elles créent aussi des opportunités d’investissement. La défense, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la robotique, l’énergie, les infrastructures critiques et la reconstruction européenne devraient bénéficier de tendances longues. L’Europe, souvent traitée comme le parent pauvre de la croissance mondiale, pourrait retrouver de l’intérêt dans les secteurs liés à la souveraineté, à l’industrie et à la sécurité.
Mais il ne suffit pas d’acheter un thème. Il faut identifier les vrais gagnants: ceux qui disposent d’un avantage technologique, d’un bilan solide, d’un pouvoir de fixation des prix et d’une capacité à transformer les commandes publiques ou les besoins stratégiques en profits durables. La géopolitique peut créer la demande. Elle ne garantit pas toujours les marges.
Les actions restent donc attractives, mais pas toutes les actions. Les marchés américains conservent leur profondeur, leur liquidité et leur leadership technologique. L’intelligence artificielle continue de soutenir les anticipations de croissance. Mais les valorisations élevées rendent les marchés vulnérables aux déceptions, aux taux réels et aux chocs de confiance. Dans ce contexte, la diversification est un passage obligé dans la construction de portefeuille.
La leçon est simple: la géopolitique ne remplace pas l’analyse financière. Elle l’enrichit, la complique et la rend plus indispensable. Les bénéfices, les taux et les valorisations comptent toujours. Mais ils doivent être interprétés dans un monde plus conflictuel, plus fragmenté et plus stratégique.
L’investisseur ne peut donc plus lire seulement les comptes de résultats. Il doit aussi scruter les cartes, les alliances, les sanctions, les budgets militaires, les câbles sous-marins et les plans de souveraineté industrielle. Hier, il suffisait de suivre la Fed. Demain, il faudra aussi surveiller Ormuz.
Biographie
Michel Girardin is a Visiting Professor of Macro-Finance at the University of Geneva, where he has been teaching since 2012. He is also the founder and Partner of MacroGuide Ltd, an investment advisory firm. He brings more than 25 years of experience as Chief Economist and Chief Investment Officer in the Swiss private banking industry, combining academic expertise with extensive investment management experience. He teaches the "Wealth Management and Law in Practice" course in the Master of Science in Wealth Management programme. He also directs the online "Investment Management" courses on Coursera, which rank among the world's five most popular investment courses and have attracted more than 1.5 million learners to date. In addition, he directs "Maîtrise des marchés financiers", an online executive program offered by the University of Geneva's Centre for Continuing and Distance Education. The program is accredited by the Swiss Association of Wealth Managers for continuing professional education. Michel holds a PhD and a Bachelor's degree in Economics from the University of Lausanne, as well as a Master of Science in Economics from the London School of Economics. He is also a Board Member of the International Center for Monetary and Banking Studies (ICMB), chaired by the Chairman of the Swiss National Bank.
