Inhalt

La gestion de portefeuille en Suisse en 2025 : une adaptation quasi quotidienne aux soubresauts de l’actualité

Le facteur des taux d’intérêts n’a été qu’un des éléments de l’équation financière en 2025 pour la performance des classes d’actifs. Les perspectives de croissance et les risques ont été en 2025 des variables influençant davantage les marchés. En effet nous sommes passés à un marché de pur sentiment, entre l’euphorie avant l’investiture du Président Trump, une panique après l’annonce des droits de douane, suivie d’un apaisement, et des nouvelles craintes depuis mi-juin. Pour preuve, les attentes de taux d’intérêts aux États-Unis pour décembre 2025 sont actuellement de 3.9%, soit deux baisses de taux, exactement leur niveau de janvier. Ces attentes pour décembre 2025 ont baissé jusqu’à 3.3% après l’annonce des droits de douane, et la soudaine hausse de probabilité d’une récession. Ceci a entrainé une chute majeure des marchés actions, un taux 10 ans américain à 4.0%. Puis est intervenue une reprise tout aussi fulgurante de plus de 20% de l’indice américain et le rebond des rendements à 4.5%, alors que les attentes de taux d’intérêt pour décembre progressaient de 60 points de base, effaçant ainsi des attentes de plus de deux baisses de taux en moins de deux mois. On ne peut pas dire que les taux d’intérêt gouvernent le marché !

 

Nicolas Bickel
Group Head of Investment Private Banking & CIO,
Edmond de Rothschild                                                             
Hervé Prettre
Responsable du service Global Investment Research,
Edmond de Rothschild                                                             

 

Concernant les obligations souveraines, un mouvement de sentiment profond semble émerger, celui de la défiance des investisseurs alors que niveau de dettes et déficits reste élevé aux États-Unis, au Japon et en Europe. En effet, le creusement des déficits à long terme effraie les investisseurs qui réclament une prime de terme plus élevée. Le taux 30 ans souverain américain avoisine les 5%, le plus haut depuis 2007, sans que ce niveau ait attiré de nombreux investisseurs. Ce même constat est valable pour les Bunds à 30 ans allemands, à près de 3% de rendement, un plus haut depuis 2011, dont le cours stagne. Seul le 30 ans suisse reste à 0.5%, car personne ne voit la Confédération entrer dans une vague de grands travaux et de déficits. Les déficits importants attendus suite aux mesures fiscales de l’Administration Trump et le plan infrastructure allemand de 20% du PIB du pays sur 10 ans devraient maintenir des taux de long terme élevés. L’or et le dollar se décorrèlent également des taux, le sentiment l’emportant. Pour la gestion obligataire en Suisse, cela suppose de privilégier des émissions en euro et en dollars, avec couverture de change, et plutôt dans des maturités courtes, i.e. moins exposées à la hausse de l’offre d’obligations. Nous privilégions toujours les obligations d’entreprises par rapport aux obligations d’État, car leurs perspectives de cash-flow demeurent solides. Un Microsoft ou un Siemens ne recourent pas à des déficits massifs !

Perspectives 2025 : pour le moment, l’inflation US reste modérée, donc les taux de la Fed pourraient à nouveau baisser dès septembre. Mais cela dépendra fortement des niveaux finaux de droits de douane et de l’ampleur du déficit budgétaire américain. Il n’est pas possible de les prévoir à ce stade. L’Europe offre davantage de visibilité et une inflation plus basse, néanmoins des incertitudes demeurent quant au budget de défense, au niveau du plan d’infrastructure allemand et de l’impact sur l’inflation des troubles géopolitiques au Moyen-Orient. Il est donc également difficile de modéliser en 2025 la trajectoire de l’inflation et des taux. La Suisse se distingue par une inflation proche de zéro, en raison d’un franc fort qui entraine de la déflation importée. Il parait très probable que les taux repassent en zone négative, ce qui pèsera sur le rendement des obligations. Dans ce cadre, notre stratégie de long terme privilégie toujours les actions aux obligations. Nous diversifions nos portefeuilles au maximum afin de limiter tout risque idiosyncratique. Au niveau de notre sélection obligataire, nous restons sur des maturités plus courtes européennes et américaines et n’hésitons pas à ajouter des émissions de qualité moyenne, à la recherche de rendement. De plus, la volatilité des marchés offre des opportunités d’alternatives obligataires, par exemple des produits structurés offrant des coupons attractifs les jours de rebond de la volatilité.

Quelle(s) stratégie(s) adopter ? Nous restons très vigilants et essayons de conserver une approche fondamentale dans un marché mu par le sentiment. À titre d’exemple, en cas de chutes massives des actions sur des mouvements de paniques liés à des décisions politiques chaotiques, nous renforçons nos expositions actions, estimant in fine que les fondamentaux solides de long terme des entreprises l’emporteront sur l’actualité. À l’inverse, en cas d’exubérance quant au prochain « âge d’or de l’Amérique » (citation de Donald Trump), nous prenons en partie nos bénéfices. Sur le plan obligataire également, nous recherchons des émissions à rendement attractif pénalisées par un trop grand pessimisme des investisseurs.

À long terme, nous estimons que les taux d’intérêts se normaliseront : le creusement des déficits et la relocalisation de la production rendent moins probable le retour des taux négatifs, sauf en Suisse, pays « protégé » de l’inflation par sa devise plébiscitée en période de déficits aux USA et en Allemagne. À long terme, nous pensons que les taux devraient néanmoins rester modérés grâce à l’impact déflationniste de l’IA, l’automatisation et potentiellement une marche moins forcée vers la transition énergétique. Cela ne veut en revanche pas nécessairement dire que les rendements obligataires se stabiliseront. La grande question pour les rendements américains demeure la dédollarisation des réserves de change, qui pourraient réduire la demande étrangère en T-bonds et impacter les rendements obligataires américains à la hausse. De même le niveau exact des déficits sera crucial pour les taux US. En Europe, des dépenses publiques d’investissement en hausse, si elles sont couplées d’un courage politique de maitrise des déficits, permettraient d’abaisser les rendements obligataires. Mais il est à présager au contraire des dépenses d’équipement et de défense en plus des dépenses actuelles. Les rendements obligataires de long terme pourraient donc être sujets à une prime de risque plus importante que par le passé. La Suisse devrait toujours être une exception et continuer à bénéficier de taux bas, malgré les tentatives de la Banque Nationale d’affaiblir le Franc.

Dans ces conditions, construire un portefeuille profitant de taux d’intérêts modérés mais volatiles en Europe et négatifs en Suisse avec une croissance dopée aux déficits nous parait la stratégie à privilégier. Cela justifie notre exposition aux actions suisses et européennes et notamment le secteur financier qui devrait être soutenu par les courbes de taux qui se pentifient et les plans de relance qui aident la distribution de crédit, à l’immobilier suisse, au crédit d’entreprises européennes et aux alternatifs tels que l’or et les hedge funds.

 

 

Biographies

Nicolas Bickel, Group Head of Investment Private Banking &CIO chez Edmond de Rothschild, supervise l’ensemble des activités de gestion discrétionnaire et de conseil en investissement pour les clients de la Banque Privée en étroite collaboration avec les CIO des marchés locaux, les équipes d’Advisory et de gestion discrétionnaire. Nicolas a près de 20 ans d'expérience dans la finance, et en particulier dans les activités de conseil et d'investissement. Il est titulaire d'un CFA et d'un BBA en économie de la Haute Ecole de Gestion de Genève.

Hervé Prettre est responsable du service Global Investment Research chez Edmond de Rothschild Genève depuis 2020. Auparavant, il était responsable du conseil auprès des tiers-gérants de Suisse Romande pour Credit Suisse Genève, après avoir dirigé la recherche thématique au Credit Suisse Zurich. Il est diplômé d’un Master de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP Europe).