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GFI & tech: ouvrir le champ des possibles!

Depuis une trentaine d’années, la « révolution numérique » va bon train et a drastiquement transformé notre quotidien, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel.

Des tendances majeures, telles que la généralisation de l’informatique et d’internet ou l’omniprésence des ordinateurs et des smartphones ont définitivement changé nos habitudes, que l’on soit banquier ou gérant. Aujourd’hui, nous savons qu’elles n’étaient que les prémices de nouveaux bouleversements à venir, qui auront un impact au moins comparable : finance décentralisée, web 3.0, big data ou encore avènement annoncé de l’intelligence artificielle (IA). Et ce n’est que le début ! Tous les secteurs et acteurs économiques ne s’approprient pas ces leviers au même rythme, ce qui génère de fortes asymétries, concurrentielles bien sûr, mais aussi en matière d’appétit au risque, qui vont potentiellement encore se creuser. Si des barrières à l’adoption existent, elles ne sont pas insurmontables et toutes les parties prenantes de la gestion de fortune doivent développer des stratégies digitales qui tirent parti de ces différentes composantes, aussi bien pour se saisir de nouvelles opportunités que pour se prémunir de nouveaux risques.

 

Christophe Cantala
Responsable du marché des gestionnaires de fortune indépendants
Société Générale Private Banking Europe

 

La cybersécurité, l’affaire de tous

Depuis quelques mois, les presses suisse et étrangère se font régulièrement l’écho de cas de piratage de systèmes informatiques donnant lieu à des fuites de données (clients, partenaires, etc.) sur le dark web. Ces incidents, de plus en plus fréquents, mettent non seulement en lumière le risque de cyber-attaques, mais aussi les différences de maturité en matière de cybersécurité au sein de la place financière.

Ce contraste s’explique principalement par les disparités de ressources, aussi bien humaines (profils et compétences) que financières (investissements et budgets courants), que peuvent allouer les entreprises du secteur à la question. En effet, les évolutions récentes, notamment réglementaires, ont incité nombre de tiers gérants suisses à privilégier d’autres investissements pour remplir leurs obligations réglementaires et se mettre en conformité. Ainsi, au sein de l’écosystème local, les situations sont disparates, avec des structures bien équipées, et d’autres, moins matures sur ce sujet, qui ont un besoin manifeste d’outils et d’expertise. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de taille, puisque la maturité digitale n’est pas nécessairement corrélée à la taille des actifs sous gestions ou à celle des équipes en place.

Toutefois, si la cybersécurité n’est pas encore une priorité pour l’ensemble de la profession, elle aura tôt fait de le devenir. De fait, au-delà de la responsabilité juridique, notamment liée aux risques de fraudes accrus par la sophistication grandissante des cyber-attaques, la sécurité informatique est en passe de devenir un argument de vente pour les GFI et un critère de sélection pour leurs clients. En effet, ces derniers s’intéressaient auparavant essentiellement au track record du gérant, à la qualité de ses services et de sa gestion, ainsi qu’à la robustesse et à la complémentarité de ses banques dépositaires. Demain, leur capacité à prévenir les cyber-attaques et à préserver les données de leurs clients devraient devenir un facteur majeur dans la décision d’un (U)HNWI[1] de confier ses avoirs à un gestionnaire plutôt qu’à un autre.
 

Le digital, un formidable potentiel encore trop peu exploité

La gestion de fortune est indéniablement une activité dans laquelle les données sont extrêmement nombreuses et variées (clients, marchés, etc.). Bien exploitées, elles permettent de mieux connaître un client, de personnaliser et d’optimiser les propositions d’investissement, de digitaliser et fluidifier certains processus (souscription, reporting, etc.) ou encore d’offrir des outils de selfcare qui enrichissent l’expérience client. Pourtant, force est de constater que leur potentiel n’est pas pleinement exploité par les acteurs de l’industrie, et ce pour deux raisons principales. Primo, les réglementations suisse et européenne (nLPD et RGPD) restreignent l’usage possible de certaines de ces données. Secundo, les investissements nécessaires à l'acquisition des outils et de l'expertise requis sont substantiels et ne sont donc pas à la portée de tous. Cette asymétrie dans l’adoption constitue ainsi un nouvel avantage concurrentiel pour les acteurs qui sauront se mettre en ordre de marche avant les autres. Le budget est certes une question centrale, mais des solutions plus agiles existent, comme le recours à des partenaires ou à des réseaux d’experts externes.

La blockchain est également une technologie intéressante en raison de la sécurité, de la traçabilité et de l'inaltérabilité des données qui y sont gérées. En Suisse, des cas d’usage concrets ont déjà émergé. Par exemple, la société Wecan propose aux banques un système d’onboarding et de gestion de la relation avec leurs GFI partenaires basé sur la blockchain. En parallèle, la tokenisation des actifs prend de l’ampleur. Pour ses partisans, elle réduirait l’intermédiation, et, ce faisant, améliorerait l’efficacité opérationnelle, diminuerait les erreurs de règlement, faciliterait l’accès des investisseurs aux diverses classes d’actifs et favoriserait l’innovation en matière d’instruments. Différents acteurs du secteur financier ont déjà sauté le pas, c’est en particulier le cas de Société Générale, qui a émis sa première obligation verte numérique sous forme de «Security Token» directement enregistrée par sa filiale SG-FORGE sur la blockchain Ethereum le 30 novembre 2023.

L’IA est LE sujet du moment (les détenteurs d’actions NVIDIA doivent d’ailleurs s’en réjouir) et rien d’étonnant à cela puisque son potentiel semble presque illimité. En matière de gestion de fortune, les applications suivantes peuvent notamment être envisagées : assistance à la clientèle, services de conseil en investissement, conformité, gestion des risques, détection des fraudes ou gains d’efficacité opérationnelle. Plusieurs d’entre elles sont déjà une réalité puisque certains acteurs proposent des robots conversationnels toujours plus évolués pour faciliter la relation clients, se servent régulièrement de modèles prédictifs pour affiner leurs allocations d’actifs grâce aux données de marché ou font usage d’algorithmes et de bots logiciels pour automatiser une partie de leurs tâches quotidiennes. Dès lors, il ne fait plus aucun doute qu’elle va profondément transformer l’industrie, avec des «GFI augmentés», capables de mieux anticiper les mouvements des marchés et les besoins de leurs clients, d’enrichir leur proposition de valeur et de consacrer davantage de temps aux tâches à forte valeur ajoutée. Aujourd’hui la question n’est donc plus de savoir si l’IA doit être intégrée ou non à l’activité de gestion de fortune mais bien quand et comment. L’ESMA[2] ne s’y trompe d’ailleurs pas puisqu’elle vient de publier une note, qui regroupe une série de bonnes pratiques s’agissant d’IA, préfigurant sans doute une future réglementation européenne en la matière.

En définitive, la dernière vague de la « révolution numérique » a déjà commencé à transformer la gestion de fortune, comme d’autres mégatendances avant elle. Pourtant, il est encore difficile de mesurer l’ampleur de ces mutations car l’adoption de ces nouvelles technologies par les différents acteurs de l’industrie n’en est qu’à ses prémices ; certains changements s’opérant à marche forcée, notamment du fait des coûts associés. Ce contexte, indéniablement porteur d’opportunités, n’est pourtant pas sans contraintes (comme le rappelle la communication du 07 juin 2024 de la FINMA sur les cyber risques) et ne manquera pas de soulever les éternelles questions de la concentration du marché des GFI suisses et des alliances stratégiques avec des acteurs bien positionnés et aux moyens financiers suffisants.

 

Biographie

Christophe Cantala a débuté sa carrière chez BNP Paribas en 2004. En 2012, il est nommé Chef de cabinet du Responsable pays pour la Suisse. Après avoir rejoint la division CIB en 2014, il intègre le département Wealth Management en 2019. En janvier 2023, il rejoint Société Générale Private Banking (SGPB) Suisse et, en octobre 2023, il est nommé Responsable du marché des GFI pour SGPB Europe. Christophe Cantala est diplômé de l'ESC Toulouse et de l'ENS Paris-Saclay.

 

[1] (Ultra) High Net Worth Individual – individu (ultra) fortuné

[2] European Securities and Markets Authority - Autorité européenne des marchés financiers